Centre d'Étude du Futur

–    Et le Christ ?

–    C'est un anarchiste qui a réussi.

                 André Malraux (L'espoir)

         ... si l'on peut en croire les Évangiles, cet anarchiste était un criminel politique...    

                Frederic Nietzsche (L’Antéchrist)

             Car le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui sortit le matin, afin de louer des ouvriers pour sa vigne.

Il convint avec eux d'un denier par jour, et il les envoya à sa vigne. Il sortit vers la troisième heure, et il en vit d'autres qui étaient sur la place sans rien faire. Il leur dit : « Allez aussi à ma vigne et je vous donnerai ce qui sera raisonnable ». Et ils y allèrent.

Il sortit de nouveau vers la sixième heure et vers la neuvième heure, et il fit de même.

Étant sorti vers la onzième heure, il en trouva d'autres qui étaient sur la place, et il leur dit : « Pourquoi vous tenez-vous ici toute la journée sans rien faire ? ». Ils lui répondirent : « C'est que personne ne nous a loué ». « Allez aussi à ma vigne », leur dit-il.

Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant : « Appelle les ouvriers et paie-leur le salaire, en allant des derniers aux premiers ».

Ceux de la onzième heure vinrent, et reçurent un denier. Les premiers vinrent ensuite, croyant recevoir davantage, mais ils reçurent aussi chacun un denier. En le recevant, ils murmurèrent contre le maître de la maison, et dirent : « Ces derniers n'ont travaillé qu'une heure, et tu les traites à l'égal de nous, qui avons supporté la fatigue du jour et la chaleur ».

Il répondit à l'un d'eux : « Mon ami, je ne te fais pas tort ; n'es-tu pas convenu avec moi d'un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t'en. Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi. Ne m'est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux ? ».

Ainsi, les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers.

                                                                                                                      (Mathieu 20, 1-16)  

            Parmi toutes les paroles de Jésus, celles-ci présentent une indéniable tournure contestataire. Et, demandent quelques explications...

A cette époque lointaine, il faut savoir que la société s'appuyait sur une économie de type agraire. Or, nous voyons des ouvriers agricoles engagés dès l'aube, d'autres mis au labeur vers neuf heures du matin (troisième heure), midi (sixième heure) ou le milieu de l'après-midi (neuvième heure). Et des gens qui commencent seulement à travailler juste avant le coucher du soleil (onzième heure). Ceux-ci, ne besogneront donc que soixante minutes environ. Ils n'auront ni peiné durant une longue journée, ni subi la chaleur écrasante qui sévit dans cette région du Proche-Orient. Pourtant, premiers arrivés et derniers venus reçoivent salaire égal. Par conséquent, les journaliers de la onzième heure ne se voient nullement sanctionnés malgré leurs efforts tardifs.

En réalité, on ne punit pas ces « laissés pour compte ». Simplement parce qu'ils n'ont pu se mettre à la tâche en même temps que les autres. Et, ces travailleurs obtiennent alors la rétribution nécessaire à leur subsistance.

De toute évidence, ce passage des Évangiles incarne avec bonheur le fameux précepte anarchiste : De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins.

 

Redresser la justice

             Cette parabole ne suscite guère d'enthousiasme chez de nombreux croyants. Bien plus, beaucoup se désolent d'un tel écrit. Ils déplorent que ces propos du Christ fassent « l'apologie de l'injustice »! En effet, comme les ouvriers matinaux d'autrefois, nos vertueux d'aujourd'hui estiment que leur zèle religieux mérite d'être mieux rétribué. De fait, si l'on suit le raisonnement implicite du récit christique, même la plus grande ferveur ne protégerait pas d'une possible déconvenue. Alors, par delà deux millénaires, nombre de dévots rejoignent ces « premiers arrivés » dans l'amertume.

Il faut toute l'habileté dialectique de certains théologiens pour évacuer cette pierre d'achoppement, et rassurer les fidèles. Mais, c'est par une logique de juge que les spécialistes expliquent ce message évangélique. D'après leur vision normative, le Tout-puissant sait établir l'exacte mesure de chacun. Dieu exigerait ainsi de ses créatures, humilité, acquiescement, obéissance. Et, à partir de là, Il constaterait l'adéquation, ou non, des conduites. En conséquence, on doit se soumettre, humblement, aux verdicts du Seigneur.

Finalement, qui s'empresse de faire valoir ses droits, pèche par orgueil. Dès lors, les plus modestes, les plus effacés, les derniers, entreront en premiers au Royaume des cieux. Parce que seuls ceux-là se montrent... méritants !

            Une telle façon de voir interpelle. Car toute notion de mérite réclame la conformité au modèle dominant. Ainsi, dans notre société marchande, exclusion sociale, aliénation prolétarienne ou intégration à l' « élite » résultent du niveau d'adaptation à la norme. Selon une tactique bien rodée, la pluralité qui singularise les individus permet leur évaluation. De sorte que cette diversité inhérente à la nature humaine, se convertit en inégalités.

Pareil tri sépare les « performants » des « incompétents ». Ce qui oblige chacun à prouver qu'il possède bien les capacités réclamées. Avec pour résultat que les « moins bons » ressentent, au plus profond d'eux-mêmes, qu'ils ne sont pas des égaux mais de quelconques subalternes.

Bien évidemment, le pouvoir prône « l'égalité des chances ». Laquelle prétend donner à tous la possibilité d'atteindre l'une ou l'autre position dominante. L'organisation sociétale prend alors la forme d'une vaste échelle hiérarchique, construite grâce à la productivité d'innombrables ambitieux.

Or, parmi ces derniers, ceux du sommet en imposent à la foule. Parce qu'ils semblent des plus « capables ». Profitent dès lors d'une servilité quasi générale, et d'autant mieux consentie que s'y mêle une admiration impulsive !

            C'est mentir que de présenter la vie comme une course qui déploie tout le monde sur une même ligne de départ. Et mystifier plus encore que d'applaudir les « meilleurs ». Car ces gens du sommet élaborent eux-mêmes les normes de l'épreuve.

La réglementation en effet les avantage, tout en privilégiant également qui se place dans leur sillage. Tous ceux-là, progressent à bonne allure de par la qualité du dopage : milieu favorisé, relations, héritages pécuniaires ou culturels, événements propices, ... Quant aux malheureux privés de semblables stimulants, ils auront à s'ajuster au rythme imposé, multiplier les efforts, compter sur la clémence du sort afin d'éviter toute disqualification. Car si les privilèges propulsent au premier rang, il existe aussi des handicaps qui enlisent dès le départ.

N'avoir ni goût, ni don pour l'exploitation de ses semblables, dédaigner les diplômes requis, manifester un dynamisme non monnayable, disposer d'une intelligence inappropriée, tout cela pénalise.

Par contre, jouer des coudes demande certaines « qualités ». Et, lorsque la concurrence s'avère des plus âpres, se voir affligé d'une pathologie spécifique constitue un avantage. De fait, la constante obsession, résolument maladive, de s'affirmer en leader ou de se vouloir plus riche encore, favorise le dépassement de bien des rivaux. Alors, qui s'abandonne à pareille pulsion dévorante dissimule cette faiblesse par une pirouette : en se déclarant vertueux, en affirmant prendre des risques, en se glorifiant d'une existence vouée au travail.

            La justice du mérite se plie d'après l'ordre établi, mais la justice du besoin libère.

Il nous faut donc choisir entre deux logiques tout à fait opposées. Et l'une d'entre elles ne cherche pas à récompenser, et encore moins à punir. Chaque individualité se voit dès lors acceptée et reconnue dans sa différence. Un respect, qui culmine par l'octroi – à tous et sans restrictions – du nécessaire pour vivre.

La démarche généreuse relatée ici, se montre exempte de tout dirigisme ou jugement. Ce qui  autorise l'attribution d'un grand « oui » à soi-même. C'est pourquoi cet enseignement de Jésus allie la liberté des personnes à l'égalité dans l'avoir. Soit un concept similaire au socialisme libertaire, celui que préconise avec ardeur le mouvement anarchiste.

 

Évacuer la peur

             À l'aube des temps, prier Yahvé c'était souvent lui demander d'anéantir des populations ennemies, notamment en les plongeant dans la famine (Jérémie 17, 18-21), (Psaumes 138, 19), (Lamentations 3, 66).

Un tel dieu par ailleurs, prônait l'extermination des impies, mécréants, idolâtres (Jérémie 11,  21-23) (Lévitique 24, 11-16). Dès lors, afin de plaire à ce divin despote, ses adorateurs se conduisaient en criminels de guerre, massacrant hommes, femmes, enfants, bétail, dans un grand élan génocidaire et purificateur (Deutéronome 13, 1-16).

N'hésitant pas à montrer l'exemple, l'Être suprême pratiquait lui-même la tuerie de masse. Le déluge (Genèse 6, 13), Sodome et Gomorrhe, (Genèse 19, 24-25), démontraient sa terrible vindicte à l'encontre de qui lui résiste. Aussi eût-il de nombreux imitateurs (Josué 11, 10-12), (Samuel 27, 9), (Nombres 31, 1-17), ...

Le Tout-puissant tant vénéré, ne se contentait pas de punir sévèrement ceux qui adoraient d'autres dieux. Son courroux s'exerçait également lorsque ses adeptes s'écartaient des nombreuses règles imposées. Par exemple, des chefs ayant sa faveur condamnaient à la peine de mort femmes et hommes adultères (Lévitique 20, 10), l'inconscient ne respectant pas le sabbat (Nombres 15, 32-36) les jeunes gens réfractaires à l'autorité paternelle (Deutéronome 21, 18-21).

Parfois, l’Éternel vérifiait la totale soumission de ses sujets. C'est ainsi qu'il convainquit un père d'égorger son enfant (Genèse 22, 2). Et l'on ne peut dès lors que souscrire à cet aveu du Créateur : les enfants d'Israël sont mes esclaves (Lévitique 25, 55).

                 Châtier sévèrement les blasphémateurs, hérétiques, grands pécheurs, n'était pas une exclusivité réservée à l'Ancien Testament. Le sentiment religieux primitif, largement répandu, a toujours produit cette image d'un dieu réclamant vengeance.

Pareille représentation de l'omnipotent souverain convenait certes aux autorités temporelles. Secondé par les prêtres, régnait ainsi ces despotes dont la mission prétendue consistait à mener le peuple vers la vertu. En conséquence, ceux-là détenaient moult privilèges, perçus comme tout-à-fait légitimes. Par  contre, la condition des petites gens s'avérait particulièrement pénible.

Atténuer ces souffrances quotidiennes des plus humbles, nécessitait l'octroi de faveurs divines. Et, pour obtenir celles-ci, mortifications, jeûnes, pénitences, se succédaient selon des rituels bien codifiés. La joie en devenait suspecte, d'où cet ascétisme soupçonneux minant rires et plaisirs du sexe.

Se soumettre de la sorte à des lois morales contrariant à ce point la nature, affaiblissait le goût de vivre. D'autant que « pécher » se révélait inévitable. Se bousculaient donc dans les consciences, culpabilité permanente, phobie du châtiment, mépris envers sa propre personne. Aussi, semblables émotions mortifères arrivaient à convertir un malaise diffus en ressentiment ciblé. Réaction dangereuse, condamnant aussitôt ceux qui affichaient ouvertement la part honteuse que l'on tentait d'éradiquer chez soi. Et, puisqu'il fallait absolument supprimer toutes « turpitudes », nombre de meurtres dès lors s'avéraient indispensables.

            Depuis des millénaires, les religions archaïques répandaient cette terreur activée par d'implacables divinités. Beaucoup de celles-ci par ailleurs, réclamaient des sacrifices humains (Odin, Baal, Moloch, Taranis, ...). Aussi, bien des peuples en quête de spiritualité semblaient condamnés à l'effroi. Jusqu'à ce jour où survint un messager, lequel annonçait une « bonne nouvelle » (evangelion, en grec ancien). Or, ceci allait changer radicalement la face du monde...

           D'emblée, parce qu'il l'appelait « Papa » (Abba en araméen), Jésus esquissait l'image d'un dieu familier. De fait, la parabole du fils prodigue (Luc 15, 11-32) confirmerait cette proximité chaleureuse, en l'associant avec l'action d'un père à l'indulgence sans bornes. Grâce à ce récit, se  constate non pas l'inflexibilité d'un juge mais cet accueil affectueux envers celui qui a fauté. En outre, comme dans l'histoire des ouvriers de la vigne, la vertu ne sera pas récompensée, et les insuffisances n'occasionneront aucune pénalité.

Sans conteste, cet amour infini de Dieu pour les hommes, correspondait à la plus stimulante des révélations. C'était aussi, en complément, une formidable libération.

            Dans un grand élan de magnanimité, le Père céleste chérissait les « mauvais » tout autant que les « bons » (Matthieu 5, 45), (Luc 6, 35-36), (Marc 3, 28). Par conséquent, à présent délivré de la crainte et n'ayant plus à rougir de soi, chacun pouvait mieux admettre les singularités d'autrui. D'ailleurs, Jésus recommandait cette attitude d'explicite façon : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Matthieu 22, 39), (Marc 12, 31).

L'enseignement de Jésus soulignait également ce fragment de l'être divin, hébergé au plus profond de notre être : Le Royaume de Dieu est en chacun d'entre vous (Luc 17, 21) (littéralement « à l'intérieur de vous », Evtoç en grec ancien). Par conséquent, pareille semence ne pouvait avoir d'autre vocation que de croître (Matthieu 13, 31-33), (Luc 13, 18-21). À condition que, nous aussi, érigions mansuétude et bienveillance en valeurs suprêmes.

Encore fallait-il se défaire d'une  mystification d'importance...

            Juste avant le début de sa vie publique, Jésus se voit tenté alors qu'il s'isole en plein désert (Matthieu 4, 8-9), (Luc 4, 6-7), (Marc 1, 12-13). Aussitôt, il rejette les propositions séductrices,  cette possible emprise intégrale sur les gens, les événements, les choses.

Or, ce n'est pas « quelqu'un » qui vient ainsi le mettre à l'épreuve, mais « quelque chose » (Diabolos, en grec ancien. Soit un mot signifiant « ce qui désunit »). Et les évangiles nous livrent ici une parole d'importance : le Mal consiste à séparer les hommes.

Cet esprit maléfique s'avère particulièrement tacticien. Car il s'efforce de transformer les différences en inégalités. Et ceci, autorise certains à dominer leurs frères. C'est pourquoi, malgré ce qui se raconte peureusement de siècle en siècle, le pouvoir ne vient pas de Dieu. Il se révèle au contraire un cadeau diabolique, offert pour diviser par distanciation hiérarchique.

Maintenant, on comprend mieux ces propos contre les puissants rapportés par le Nouveau Testament (Matthieu 20, 25-27), (Marc 10, 42-43). Toutefois, Jésus se veut plus didactique encore. Il joint le geste à la parole, s'applique à laver les pieds de ses disciples (Jean 13, 13-16). De sorte que l'amour divin s'en trouve à nouveau dévoilé. Et ce, grâce à son versant hautement rassembleur, celui que l'on nomme égalité.

 

Contester toute forme de pouvoir

            Le dieu de Jésus ne juge ni ne condamne. Par contre, la loi religieuse issue de l'Ancien Testament, énumère moult règles intransigeantes ; lesquelles ne doivent pas se transgresser, sous peine de sévères sanctions. Propagée dans cet austère environnement, la bonne parole va dès lors occasionner l'inévitable irritation des bien-pensants.

Oser affirmer Vous avez annulé la parole de Dieu au profit de votre tradition... et ce ne sont là que préceptes humains... (Matthieu 15, 6-9) ne pouvait que susciter une puissante indignation. De même, déclarer le sabbat est fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat (Marc 2, 27) attaquait là un dogme intangible. Ce dernier par ailleurs, se verrait contesté à de multiples reprises (Luc 13, 14-17), (Jean 7, 21-23), (Matthieu 12, 1-8).

Aux noces de Cana, soit avant toute prédication, Jésus demandait que l'on verse de l'eau dans des cuves pourtant réservée aux ablutions rituelles. Transformant ensuite ce vulgaire liquide en vin particulièrement excellent (Jean 2, 1-10). Plus tard, se purifier selon le cérémonial imposé ferait chez lui l'objet de nombreuses négligences (Matthieu 15, 1-2), (Marc 7, 1-5), (Luc 11, 37-39).

De surcroît, ce constant refus d'une soumission aux tabous en vigueur sauverait de la mort une femme adultère (Jean 8, 1-11).

            Grands prêtres, pharisiens, scribes, sadducéens, lévites, docteurs de la loi, se posaient en interprètes du tout-puissant, en modèles d'intégrité, en saints hommes. Ce qui leur conférait un énorme ascendant sur les foules.

Cette caste sacerdotale parvenait à dominer tout un peuple. Car, le traitant en éternel pécheur, le ployant sous le joug de nombreuses règles invivables. Aussi, Jésus dénonçait-il pareil honteux fardeau (Luc 11, 45-47), (Matthieu 23, 4-8).

Évidemment, personne ne doutait que, dans l'au-delà, la divinité récompenserait avec largesse ses édifiants porte-parole. Au paradis, ces dignitaires religieux seraient certainement reçus avec toute la considération due à leur rang. C'est pourquoi, lancer à ceux-là les prostituées vous devanceront dans le Royaume des cieux, retentissait comme scandale totalement dévastateur (Matthieu 21, 31).

En réalité, Jésus s'opposait à cette sujétion des consciences, mise en place par un clergé jouant sur l'angoisse. De sorte que se déroulait une bataille sans merci, où l'un traitait les autres d'hypocrites, de serpents (Matthieu 23, 5-33) ; cependant que ceux-ci l'attaquaient à leur tour, le déclarant ivrogne et glouton (Luc 7, 33-34), (Matthieu 11, 18-19).

Finalement, pour en terminer avec cet insolent rebelle, les autorités cléricales en viendraient à proférer la plus terrible des accusations : le blasphème  (Marc 14, 61-65). Impitoyable grief qui, en ce temps-là, était passible du châtiment suprême...

            Tout qui se tient debout est un gêneur. De fait, contester ceux qui cherchent à soumettre, déclenche automatiquement leur agressivité. Par conséquent, Jésus prévient ses disciples : Je ne suis pas venu pour apporter la paix mais bien le glaive (Matthieu 10, 34). Et, afin qu'ils puissent se défendre, il leur conseille d'acheter une arme ; voire, si nécessaire, de vendre même leur manteau pour en posséder une (Luc 22, 36-38).

Déjà, certains apôtres sont munis d'épées. Ainsi, l'un d'entre eux tranche l'oreille de cet assaillant qui s'en prend à Jésus (Marc 14, 47), (Jean 18, 10-11). Ce dernier ne désavoue nullement un tel geste protecteur, mais énonce quand même une mise en garde : Qui se sert de l'épée, périra par l'épée (Matthieu 26, 51-52). Pas question dès lors, d'imiter les violents. Lesquels comptent sur la peur qu'ils inspirent pour opprimer le plus de monde possible. Jusqu'à ce que ces hargneux succombent, parce que se heurtant, tôt ou tard, à plus brutal encore.

Parmi le petit groupe accompagnant Jésus, se trouvent des zélotes, des gens prônant une insurrection armée à l'encontre des troupes d'occupation romaines. Mais la simple phrase Aimez vos ennemis (Luc 6, 35-36), (Matthieu 5, 49-51), parait suffisante pour tempérer leur ardeur guerrière. Cela, parce que tous savent maintenant qu'il n'existe ni « bons » ni « mauvais ». Et, qu'il faut désormais chercher le dialogue avant que de se battre.

Enfin, garder bien sagement une lame dans son fourreau, se réalise d'abord en maîtrisant orgueil et colère. Sinon, la moindre insulte provoquerait un meurtre ou quelque duel absurde. De là, cette sentence, impérative car frôlant l'exagération : Si quelqu'un te frappe sur une joue, présente lui aussi l'autre (Luc 6, 29), (Matthieu 5, 39-41).

            L'enseignement de Jésus bouleversait bien des consciences. C'est ainsi que vint à lui un brave garçon, soucieux d'avancer plus encore dans la bonne direction. Or le conseil qu'il espérait, tenait en quelques mots : Vends tout ce que tu as, et donne-le aux pauvres. Alors, parce que fort riche mais très attaché à ses biens, le jeune homme aussitôt tourna les talons. Ce qui devait susciter les célèbres paroles : Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu (Matthieu 19, 16-30), (Marc 10, 17-25), (Luc 18, 18-25).

De toute évidence, l'argent s'institue comme agression envers ceux qui en manquent cruellement. Une violence, qu'il s'avère possible d'éradiquer grâce au partage. Certes, faire preuve de générosité ne peut s'étendre jusqu'au dénuement le plus complet. Il convient en effet de proscrire absolument la misère. Cependant, une certaine simplicité dans la satisfaction des besoins évite le « pas assez » autant que le « trop ». Et se contenter du nécessaire, ne fait de tort à personne. En revanche, le « toujours plus » installe dans la prédation, inflige maints préjudices autour de soi. Aussi Jésus ébauche-t-il le plan d'une révolution sans effusion de sang.

Avant tout, le révolté conséquent se doit de montrer l'exemple : Gardez-vous attentivement de toute cupidité (Luc 12, 15). D'autant que rechercher des avantages hautement recommandés par les dominants, renforce puissamment ces derniers.

Ensuite, le programme révolutionnaire crédible s'évertue, avec force patience, de gagner tous les cœurs. Sans quoi, et l'Histoire nous l'enseigne, un pouvoir trop hâtivement détruit sera vite remplacé par une autre oppression, parfois bien plus tyrannique.

Jésus s'emploie donc à convaincre. Non sans mal – ainsi que le montre ce recul du jeune homme riche – mais avec quelque succès. Notamment, cette conversation avec l'opulent Zachée, qui se conclut par la généreuse distribution d'un pactole (Luc 19, 1-10).

            Si quelqu'un vient à moi, et s'il n'a pas de haine pour son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même tout ce qui fait sa vie, il ne peut être mon disciple            (Luc 14, 26).

De nos jours, une telle déclaration pourrait scandaliser. Mais qui approuverait ces pères-despotes d'autrefois, mariant de force leurs filles âgées de 12 ans, voire décidant de vendre ces malheureuses comme esclaves ? Comment admettre aujourd'hui, ce mépris envers les femmes, authentiques servantes de leur seigneur et maître de mari, recluses au sein du foyer conjugal une vie durant ? Quel contemporain applaudirait aux tragiques répudiations d'épouses qui obligeaient celles-ci à se prostituer ou à mendier leur pain ?

En réalité, au temps de Jésus, dans cette famille patriarcale répressive, chacun apprenait à se soumettre aux us et coutumes structurant d'odieuses coercitions. Et, se prosternait ainsi devant des barbaries collectivement admises. Dès lors, attaquer violemment cette traditionnelle source d'asservissement, c'était là faire preuve de grande humanité.

La pression sociale s'appuie d'abord sur l'institution familiale, sur l'influence des proches. Dans ces conditions, l'émancipation générale commence en bannissant de sa maisonnée aussi bien le comportement de dominance que la mentalité des soumis. Agir de la sorte, alors s'accorde aux souhaits du dieu de Jésus, établit cette heureuse harmonie qui rapproche les êtres humains. En effet, quiconque fait la volonté de mon père, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère (Matthieu 12, 50), (Marc 3, 34-35), (Luc 8, 21).

 

Suivre le chemin suggéré

            Il faut tuer – symboliquement, bien sûr – son père et sa mère, comme le recommandent les psychanalyses émancipatrices. De même, la biologie nous invite à constater combien l'hérédité pèse sur nos choix. Et, comprendre à quel point maintes pressions du milieu social façonnent notre entendement, contribue également à l'amplification de notre libre-arbitre. Or, les évangiles avancent une pensée qui promet plus d'autonomie encore : La vérité vous rendra libre (Jean 8, 30-32).

Nous sommes donc potentiellement menés par l'inconscient, l'atavisme, la société. Et ceci ferait de nous des « accidents », simples jouets de circonstances aveugles. Aussi, identifier pareils déterminismes permet d'évacuer tout vigoureux rejet d'autrui, avec cet espoir d'attirer la même compréhension : Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugé (Luc 6, 37), (Matthieu 7, 1).

Semblable indulgence envers les autres, ne suffit pas. Encore convient-il d'aimer ceux-ci, en totale concordance avec la parole de Jésus. Or, l'amour ne saurait être imposé. Un tel sentiment ne peut éclore sur commande. Cependant, nos affections pourront s'épanouir si l'environnement manifeste  deux dispositions essentielles. En effet, il nous faut d'une part cette liberté qui applaudit aux différences. De l'autre, doit intervenir l'égalité, laquelle supprime ce mépris descendant des sommets, tout en abolissant les rancœurs qui émanent de la base.

En réalité, le dieu de Jésus propose aux hommes de parfaire sa Création. Il y a donc ce projet, qui s'incarne dans l'amour du prochain et conduit au divin. Un chemin suggéré, invitant à construire une vraie communauté humaine, car enfin débarrassée de « ce qui désunit », finalement délivrée du diabolos.

            Jésus s'adressait à des gens simples. Parmi ceux-ci, certains rapportèrent ce qu'ils croyaient avoir vu et compris. Leur témoignage allait se transmettre de bouche-à-oreille, avec les inévitables mutations qui accompagnent semblable démarche. D'autant qu'il faudrait patienter plusieurs décennies, avant que cette relation des faits soit fixée sur papier par les évangélistes.

Comme toute la population de l'époque, ces témoins initiaux se conformaient aux lois rigides de l'Ancien Testament. Et cette première section de la Bible a très certainement pesé sur le récit qui nous est parvenu.

Ce texte, parce que traduit de l'araméen vers le grec ancien, retranscrit par après en latin, puis convertit cette fois en français, se verrait forcément amputé de nuances capitales.

Enfin, reproduites des siècles durant par de nombreux moines copistes, les Écritures ont vraisemblablement été quelque peu modifiées par des ajouts, des suppressions, des contradictions.

Face à pareilles altérations plausibles, un constat s'impose. De fait, si Jésus n'a pas consigné lui-même paraboles et messages, c'est qu'il se refusait à créer un nouveau dogme. Car une prose certifiée serait vite devenue rabâchage, aurait asservi les hommes, ceux-ci ânonnant une fois de plus un credo sacro-saint, et sous la surveillance de l'un ou l'autre pontife.

            Il appartenait maintenant à chacun de repérer cette quintessence contenue dans des récits évangéliques parfois confus, hermétiques, invraisemblables. Soit un travail d'analyse, résolument personnel, individualiste. Mais dont le fil conducteur pouvait être ce questionnement : qu'est-ce qui, là dedans, contrarie énormément les détenteurs d'un quelconque pouvoir ?

Malheureusement, ce manque de clarté créait aussi un vide, bientôt comblé par un retour de la superstition. Reviendrait donc ce dieu redoutable, juge de grande sévérité, instituant mérites et hiérarchies sur terre comme dans le Ciel.

Tout commence avec le funeste Saint-Paul : Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures, car il n'y a pas d'autorité qui ne vienne de Dieu... (Romains 13, 1-7). Mais le chantre du protestantisme, le « chrétien » Martin Luther, irrité par ces miséreux en révolte contre leurs exploiteurs, irait plus loin encore : ... il n'est rien de plus venimeux, de plus nuisible, de plus diabolique qu'un rebelle. C’est pourquoi chers seigneurs... poignardez, pourfendez, égorgez à qui mieux mieux. (Dans son pamphlet : « Contre les meurtriers et les hordes de paysans voleurs »).

La religion primitive finit toujours par s'allier aux puissants. Car éradiquer les forces « démoniaques » se fait en traquant leurs suppôts. Le sabre et le goupillon, le trône et l'autel, ont besoin l'un de l'autre pour transformer un peuple en troupeau docile, pour éliminer les déviants. Alors inquisition et autres Saint-Barthélemy accumulèrent terreurs, tortures, massacres.

Pareilles sauvageries furent commises au nom de Jésus. Et se rappeler ceci, permet de mesurer l'ampleur du fiasco...

            Une fois de plus, l'Humanité semblait condamnée aux ténèbres. Advint alors, le « siècle des Lumières ». Lequel accoucha d'un des plus grands paradoxes de l'Histoire. De fait, le dessein du dieu de Jésus se voyait repris et reformulé par des incroyants, des agnostiques, des athées ! Après des centaines d'années d'obscurantisme, le cri Liberté, Égalité, Fraternité relançait cette progression vers une société pacifiée.

Semblable proximité avec l'esprit des Évangiles, bien qu'apparemment ignorée, déclencherait une sévère condamnation de la spiritualité toxique, infantile, totalitaire. Ce qui affaiblirait durablement celle-ci, et faciliterait la chute de son meilleur allié : le régime féodal. Hélas, l'éternelle quête de sens et d'absolu ne tarderait guère à dériver, à sombrer dans d'autres égarements.

            Toute religion laïque concurrence la croyance religieuse primaire en prêchant les mêmes cauchemars, en sacralisant de vieux réflexes. Ainsi, le nazisme fera sienne la notion de « peuple élu », dénommée cette fois « race des seigneurs ». Quant au communisme, il se présentera comme véritable messianisme, forçant des multitudes à marcher vers un prétendu paradis socialiste.

De même, notre transhumanisme contemporain, nouvelle version du matérialisme religieusement élaboré, nous veut sans « péchés », c'est-à-dire sans défauts. Parce que devenus d'authentiques « saints », les hommes mériteraient alors l'accès à la « vie éternelle ». Car désormais purifiés, sauvés de l'enfer terrestre, rachetés par cette technologie terrassant nos vieux démons : la maladie, la vieillesse, la mort. Dès lors, le mal se verrait à présent vaincu, la Création remaniée. Et, goûtant aux félicités d'un Éden sans fin, les êtres humains pourraient s'envisager aussi puissants que les dieux d'autrefois.

Souvenons-nous cependant que les délires hégémoniques modernes, avant de s'effondrer ont supprimé leurs opposants par dizaines de millions. Et que l'actuel culte scientiste aura fatalement  de nombreux adversaires. Comment croire dès lors qu'un tel dogmatisme voudra considérer ceux-ci avec respect !? Il semble plus vraisemblable que surgisse une nouvelle féodalité, qu'apparaisse la caste des quelques « augmentés », régnant sans partage sur un peuple de « primates ».

            Qu'il soit menaçant ou pacifique, l'athéisme prospère sur un refus. Celui de croire à l’existence de l'une ou l'autre divinité. Toutefois, cette position ne peut nier les bienfaits du christianisme authentique, ni l'apport de ses avatars humanistes. Le rationaliste scrupuleux approuvera donc l'action du personnage christique, mais doutera de son mandat divin.

Jésus fournit pourtant une précision lumineuse : Qui m'a vu, a vu le Père (Jean 14, 8-10). De sorte que lire les évangiles permet d'appréhender un dieu qui se montre accessible à la raison humaine. Et, divulgue sa toute-puissance mais dévoile davantage son tout-amour.

C'est alors que l'athée persévérant voudra soulever un problème d'importance. En effet, comment croire à ce Père céleste, cet Être suprême, soi-disant omnipotent et prétendument bien intentionné ? Qu'a donc fait celui-là pour que cessent les innombrables souffrances accablant depuis toujours le genre humain ? Or, à cette négation, la constante attitude de Jésus va fournir une réponse. 

Manifestement, ces miracles relatés par les évangélistes ont été réalisés à contrecœur. De fait, les demandes pressantes, les supplications larmoyantes, la pitié, l'émotion interviennent avec force, parviennent finalement à susciter semblables prodiges. En outre, immédiatement après, une demande impérieuse : Surtout, n'en parlez pas ! (Matthieu 9, 30-31), (Marc 1, 43-44), (Luc 8, 56). Cette grande discrétion de Jésus rejoint ainsi l'invisibilité et la non-ingérence de Dieu-le-Père.

Agiraient-ils tous deux avec ostentation que les hommes perdraient immédiatement leur libre-arbitre, verseraient dans l'adoration permanente, prosternés, totalement soumis. Certes, ne pas soulager bien des tourments – ou alors, de façon la plus secrète possible – conforte leurs détracteurs. Mais, si l'on daigne y réfléchir, la liberté de tous est à ce prix...

            Notre monde s'agence selon des lois très précises que la science nous aide à découvrir. Et attenter à cet équilibre délicat ne peut se faire qu'avec parcimonie. Pourtant, la croyance religieuse primitive implore le Ciel, réclame ses fréquentes interventions. De plus, lorsque ces grâces espérées se font attendre, elle crie au péché, dénonce l'influence de Satan, décrit les supplices de l'enfer, propage la culpabilité, exècre les dénigreurs de la « vraie foi ». Dans ces conditions, la fière devise Ni dieu, ni maître, s'avère on ne peut plus pertinente.

En revanche, s'en prendre au dieu de Jésus serait à la fois moralement injuste et tactiquement déraisonnable. Car la voie évangélique ainsi décrite s'élance en direction d'un monde meilleur. On ne combat donc pas un tel dieu, qui se veut notre ami, et qui, indubitablement, se révèle... anarchiste !

Gablou